Extrait de " sur le bal de l'Hôtel de ville "
CHANT DU CREPUSCULE (VI)

(...)

Vous vivez, vous brillez, vous ne voyez pas même,
Tant vos yeux éblouis de rayons sont noyés,
Ce qu'au-dessous de vous dans l'ombre on foule aux pieds !…

Vous allez à ce bal, et vous ne songez pas
Que parmi ces passants amassés sur vos pas,
En foule émerveillée des chars et des livrées,
D'autres femmes sont là, non moins que vous parées,
Qu'on farde et qu'on expose à vendre au carrefour ;
Spectres où saignent encor la place de l'amour ;

Comme vous, pour le bal, belles et demi-nues ;
Pour vous voir au passage, hélas ! exprès venues,
Voilant leur deuil affreux d'un sourire moqueur,
Les fleurs au front, la boue aux pieds, la haine au cœur !
Oh, n'insultez jamais une femme qui tombe !
qui sait sous quel fardeau la pauvre âme succombe !
qui sait combien de jours sa faim a combattu !
quand le vent du malheur ébranlait leur vertu,

qui de vous n'a pas vu de ces femmes brisées
s'y cramponner longtemps de leurs mains épuisées !
comme au bout d'une branche on voit étinceler
une goutte de pluie où le ciel vient briller,
qu'on secoue avec l'arbre et qui tremble et qui lutte,
perle avant de tomber et fange après sa chute !

La faute en est à nous ; à toi, riche ! A ton or !
Cette fange d'ailleurs contient l'eau pure encore
Pour que la goutte d'eau sorte de la poussière,
et redevienne perle en sa splendeur première, il suffit,
c'est ainsi que tout remonte au jour,
d'un rayon de soleil ou d'un rayon d'amour !

6 septembre 1835
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