Écouter
l'enregistrement
Sur une espèce de grande place, nous voyons écrit en grosses
lettres : Café de l'Europe. Nous y entrons. Le café est
désert à cette heure de la journée. Il n'y a qu'un
jeune homme à la première table à droite, qui lit
un journal et qui fume, vis-à-vis la dame de comptoir à
gauche. Nous allons nous placer tout à fait dans le fond, presque
sous un petit escalier en colimaçon décoré d'une
rampe en calicot rouge. Le garçon apporte une bouteille de bière
et se retire. Sous une table, en face de nous, il y a plusieurs journaux.
Toto en prend un au hasard et moi je prends Le Charivari. J'avais eu
à peine le temps d'en regarder le titre que mon pauvre bien-aimé
se penche brusquement sur moi et me dit d'une voix étranglée
en me montrant le journal qu'il tient à la main : " Voilà
qui est horrible ! " Je lève les yeux sur lui : jamais tant
que je vivrai je n'oublierai l'expression de désespoir sans nom
de sa noble figure.
Je venais de le voir souriant et heureux, et en moins d'une seconde,
sans transition, je le retrouvais foudroyé, ses pauvres lèvres
étaient blanches, ses beaux yeux regardaient sans voir. Son visage
et ses cheveux étaient mouillés de pleurs. Sa pauvre main
était serrée contre son coeur comme pour l'empêcher
de sortir de sa poitrine. Je prends l'affreux journal et je lis.

|
"Hier,
vers midi, M. P. Vacquerie, ancien capitaine et négociant du
Havre, qui habite à Villequier une propriété située
sur les bords de la Seine, ayant affaire à Caudebec, entreprit
d'accomplir ce petit voyage par eau. Familier avec la navigation de
la rivière et la manoeuvre des embarcations, il prit avec lui,
dans son canot gréé de deux voiles auriques, son jeune
fils âgé de dix ans, son neveu M. Ch. Vacquerie et la jeune
femme de ce dernier, fille comme on le sait de M. Victor Hugo.
"Parti de Villequier avec le jusant, le canot fut rencontré
vers midi trois-quarts, louvoyant avec faible brise de N.-O. par le
bateau à vapeur La Petite Emma, capitaine Durosan, qui, en le
perdant de vue, vint toucher à Villequier pour prendre un pilote
et y mouilla, faute d'eau. Une demi-heure à peine s'était
écoulée que l'on fut informé à terre qu'un
canot avait chaviré sur le bord opposé de la rivière,
par le travers d'un banc de sable appelé le Dos-d'Ane. On courut
immédiatement au lieu de l'accident.
" Le canot était coiffé, ayant ses voiles bordées
dont les écoutes étaient imprudemment tournées
à demeure. En le redressant, on trouva dans l'intérieur
un boulet et une grosse pierre servant de lest, et le cadavre de M.
Pierre Vacquerie incliné et la tête penchée sur
le bord.
" Les trois autres personnes avaient disparu. On supposa d'abord
que M. Ch. Vacquerie, nageur très exercé, avait pu, en
cherchant à sauver sa femme et ses parents, être entraîné
plus loin. Mais rien n'apparaissant à la surface de l'eau, au
moyen d'une seine on dragua les environs du lieu du sinistre, et, du
premier coup, le filet ramena le corps inanimé de l'infortunée
jeune femme, qui fut transportée à terre et déposée
sur un lit.
" Au moment où le capitaine Durosan, qui nous communique
ces détails, quittait cette scène lamentable, la seine
venait d'être une seconde fois jetée, et à la manoeuvre
des embarcations on présumait que les cadavres des deux dernières
victimes avaient été retrouvés.
"Mme Victor Hugo a appris ce matin au Havre qu'elle habite depuis
quelque temps avec ses deux autres enfants, le terrible coup qui la
frappe dans ses affections de mère. Elle est repartie immédiatement
pour Paris. M. Victor Hugo est actuellement en voyage. On le croit à
La Rochelle.
" Le Courrier du Havre annonce que les corps des deux autres victimes
ont été retrouvés. "
(Extrait du journal Le Siècle, daté du jeudi 7 septembre.)
|
Mon pauvre bien-aimé me supplie de l'oeil de retenir les larmes
qui me suffoquent, puis il s'assied de l'autre côté de
la table et il me dit qu'il ne faut pas attirer l'attention des gens
qui nous entourent et, avec un courage surhumain, il m'aide à
sortir de ce café maudit.
Une fois dans la rue, nous pouvions ne plus nous contraindre, mais mon
pauvre Toto avait reçu un coup trop violent pour pouvoir se soulager
en laissant une issue à son désespoir. Il marchait, il
marchait toujours et sa bonté ineffable qui ne l'abandonne jamais
le portait à me consoler et à me donner du courage, à
moi qui aurais donné ma vie avec tant de joie pour lui épargner
l'affreux malheur qui venait de le frapper.
Nous avions gagné les remparts, puis nous étions sortis
sous les murs de la ville et nous marchions sur de grandes pelouses
brûlées par le soleil. Nous allâmes nous asseoir
dans un champ, à quelques pas de maisons de paysans. Mais quoi
que nous fassions pour paraître calmes et comme tout le monde,
on nous observait avec beaucoup d'attention.
Peut-être aussi était-ce notre promenade même qui
était l'objet de cette curiosité, car nous n'avions rencontré
personne ressemblant à des promeneurs. Et comment en effet se
promener dans un lieu infect, sans ombre, et peuplé d'affreuses
mouches grises dont chaque piqûre vous fait une plaie, de monstrueux
cousins qui vous harcèlent sans interruption ? Nous nous levons
et nous passons au milieu d'un faubourg ou d'un village dont les habitants
travaillent sur les portes.
Toto me dit d'écrire à Paris pour prévenir de mon
retour. J'écris la lettre sur un bout de papier pris dans son
portefeuille avec un crayon.
Nous rentrons dans la ville pour mettre la lettre à la poste.
Nous reprenons les remparts et nous marchons au hasard. A un certain
moment, nous nous asseyons sur une borne de pierre, puis sur l'herbe
: des femmes et des jeunes filles qui gardent des petits enfants causent
et chantent en travaillant. Une d'elles chante la chanson de Gastibelza.
|